screening
FILM
Magnum Begynasium Bruxellense
,
,
145’

Bruxelles, le 15 novembre

Cher Boris,

Ces quelques mots pour te dire le plaisir que j’ai pris à voir ton film Magnum Begynasium Bruxellense. J’ai pensé à ces dérives « excentriques » des autistes de Deligny, à ces imperceptibles tourbillons qui s’ouvrent comme un oeil... II y a quelqu’un qui marche dans ton film et impose sa démarche au spectateur, sans que celui-ci soit « voyeurisé », ou enseigné. Plutôt qu’au discours, tu t’es attache à rendre la présence des gens par une attention aux gestes minimes et au silence. La communication surgit la ou on ne l’attend pas, par l’effleurement du sens, non par son imposition. C’est cette maîtrise du regard qui par la façon dont tu montres les gens et les choses affirme la distance et l’espace nécessaires à la relation duelle que j’aime dans ton film. J’aimerais a l’occasion en parler plus longuement avec toi. Je t’envoie mon dernier recueil de poèmes, amicalement.

Serge Meurant1

 

On trouve chez Lehman (comme chez Akerman) une dimension cosmogonique. La photographie somptueuse (noir et blanc, inserts en couleur) et le risque qu’elle fait courir au film d’une certaine joliesse est presque toujours dissipé par le dispositif lehmanien, plus retors qu’il n’y paraît: il y a en effet dans MBB, en deça des fictions que l’on devine prêtes à surgir et au delà du pur relevé d’architecte, grâce à l’absence de tout commentaire, voix off ou garde–fou, un fort effet de rampe, comme il s'en crée toutes les fois qu'il y a reconstitution.

Serge Daney2

 

Nous ne pouvons faire qu’au clignotement de ces images se substitue la pleine lumière. C’est ce que dit Bataille du langage, lequel « a fait ce que nous sommes ». Ne peut–on penser qu’à cet égard, sans se substituer au langage, mais le complétant, l’enrichissant par d’autres moyens, le cinéma ne contribue pas « à faire ce que nous sommes » ?

Quoiqu’il en soit, le discours ici est si nouveau, et souvent si fort qu’il nous reste parfois dans la gorge, ayant de la peine à violer notre univers mental. A quelles agonies assistons–nous en définitive, à quelles funérailles ?

Ce sentiment fut encore amplifié le soir de la première par une cérémonie hautement funèbre. Dans l’église du Béguinage, mystérieusement ouverte de nuit, enfumée par une multitude de torches installées dans les hauts piliers, par un froid de canard, dans une sorte d'obscurité de tombeau, Boris Lehman et les habitants du quartier recevaient leurs invités et leur offraient des sandwiches et de la bière Faro, au goût âcre.

C’était à la fois grandiose et angoissant. Une atmosphère de jugement dernier et certainement de mort. Une orgue crachait des sons gutturaux et terrifiants. La fantomatique silhouette de Boris Lehman s’approchait des figurants de cette messe profane et leur susurrait : « Ça, vous n'avez jamais vu, hein ? » En effet. C’était aussi du grand « cinéma ».

Henri Storck3

 

Comme beaucoup d’entre nous, j’avais entendu dire que Boris faisait, ou allait faire un film sur le Béguinage. Je ne savais pas s’il le faisait vraiment, ou si cela se passait dans sa tête, ou dans son cœur. Pendant près de deux ans, nous recevions des bribes d’informations, des détails, mais d’une manière détournée, comme s’il s’agissait d’un secret, ou de quelque chose de fragile. En général, le tournage d’un film fait du bruit dans une ville : on en entend parler, on voit même des gros camions, des lumières, des rassemblements, parfois une actrice... et puis les artistes s’en vont, et c’est fini.

Le travail de Boris, lui, est un travail de solitaire, un travail silencieux, qui ne s’expose pas, qui ne se montre pas, un travail d’artisan lent, long, patient... et c’est cette patience, proche des gens, qui lui permet de filmer ainsi, de saisir des bruits... une ville... des tas de choses. Il ne provoque pas, il ne brusque pas les événements ou l’émotion: il attend, et parfois, il est comblé. Il a passé deux ans de sa vie à filmer une partie de notre ville, heureusement : maintenant, déjà, plus rien n’est pareil : des maisons sont détruites, ou condamnées, certaines personnes ont été obligées de déménager, d’autres ont disparu, emportant ayec elles une partie de ce présent qui fait déjà partie de notre passé : des chansons, des blagues, un certain parler, une langue, un rythme de vie. Ce film est un peu notre mémoire.

Chantal Akerman4

Mon 5 Mar 2018, 19:00
BOZAR, Brussels
PART OF
  • In the presence of the director
FILM
Magnum Begynasium Bruxellense
,
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145’

Bruxelles, le 15 novembre

Cher Boris,

Ces quelques mots pour te dire le plaisir que j’ai pris à voir ton film Magnum Begynasium Bruxellense. J’ai pensé à ces dérives « excentriques » des autistes de Deligny, à ces imperceptibles tourbillons qui s’ouvrent comme un oeil... II y a quelqu’un qui marche dans ton film et impose sa démarche au spectateur, sans que celui-ci soit « voyeurisé », ou enseigné. Plutôt qu’au discours, tu t’es attache à rendre la présence des gens par une attention aux gestes minimes et au silence. La communication surgit la ou on ne l’attend pas, par l’effleurement du sens, non par son imposition. C’est cette maîtrise du regard qui par la façon dont tu montres les gens et les choses affirme la distance et l’espace nécessaires à la relation duelle que j’aime dans ton film. J’aimerais a l’occasion en parler plus longuement avec toi. Je t’envoie mon dernier recueil de poèmes, amicalement.

Serge Meurant1

 

On trouve chez Lehman (comme chez Akerman) une dimension cosmogonique. La photographie somptueuse (noir et blanc, inserts en couleur) et le risque qu’elle fait courir au film d’une certaine joliesse est presque toujours dissipé par le dispositif lehmanien, plus retors qu’il n’y paraît: il y a en effet dans MBB, en deça des fictions que l’on devine prêtes à surgir et au delà du pur relevé d’architecte, grâce à l’absence de tout commentaire, voix off ou garde–fou, un fort effet de rampe, comme il s'en crée toutes les fois qu'il y a reconstitution.

Serge Daney2

 

Nous ne pouvons faire qu’au clignotement de ces images se substitue la pleine lumière. C’est ce que dit Bataille du langage, lequel « a fait ce que nous sommes ». Ne peut–on penser qu’à cet égard, sans se substituer au langage, mais le complétant, l’enrichissant par d’autres moyens, le cinéma ne contribue pas « à faire ce que nous sommes » ?

Quoiqu’il en soit, le discours ici est si nouveau, et souvent si fort qu’il nous reste parfois dans la gorge, ayant de la peine à violer notre univers mental. A quelles agonies assistons–nous en définitive, à quelles funérailles ?

Ce sentiment fut encore amplifié le soir de la première par une cérémonie hautement funèbre. Dans l’église du Béguinage, mystérieusement ouverte de nuit, enfumée par une multitude de torches installées dans les hauts piliers, par un froid de canard, dans une sorte d'obscurité de tombeau, Boris Lehman et les habitants du quartier recevaient leurs invités et leur offraient des sandwiches et de la bière Faro, au goût âcre.

C’était à la fois grandiose et angoissant. Une atmosphère de jugement dernier et certainement de mort. Une orgue crachait des sons gutturaux et terrifiants. La fantomatique silhouette de Boris Lehman s’approchait des figurants de cette messe profane et leur susurrait : « Ça, vous n'avez jamais vu, hein ? » En effet. C’était aussi du grand « cinéma ».

Henri Storck3

 

Comme beaucoup d’entre nous, j’avais entendu dire que Boris faisait, ou allait faire un film sur le Béguinage. Je ne savais pas s’il le faisait vraiment, ou si cela se passait dans sa tête, ou dans son cœur. Pendant près de deux ans, nous recevions des bribes d’informations, des détails, mais d’une manière détournée, comme s’il s’agissait d’un secret, ou de quelque chose de fragile. En général, le tournage d’un film fait du bruit dans une ville : on en entend parler, on voit même des gros camions, des lumières, des rassemblements, parfois une actrice... et puis les artistes s’en vont, et c’est fini.

Le travail de Boris, lui, est un travail de solitaire, un travail silencieux, qui ne s’expose pas, qui ne se montre pas, un travail d’artisan lent, long, patient... et c’est cette patience, proche des gens, qui lui permet de filmer ainsi, de saisir des bruits... une ville... des tas de choses. Il ne provoque pas, il ne brusque pas les événements ou l’émotion: il attend, et parfois, il est comblé. Il a passé deux ans de sa vie à filmer une partie de notre ville, heureusement : maintenant, déjà, plus rien n’est pareil : des maisons sont détruites, ou condamnées, certaines personnes ont été obligées de déménager, d’autres ont disparu, emportant ayec elles une partie de ce présent qui fait déjà partie de notre passé : des chansons, des blagues, un certain parler, une langue, un rythme de vie. Ce film est un peu notre mémoire.

Chantal Akerman4