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FILM
Mektoub, My Love: Canto Uno
,
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175’

Libération : De La graine et le mulet à Mektoub, qu’est-ce qui change dans la manière de monter un film d’Abdellatif Kechiche ?

Camille Toubkis : Abdel a toujours eu le désir d’accorder le temps de la fabrication à celui nécessaire au film, et depuis qu’il dispose d’une structure de production, il est de plus en plus libre d’atteindre ce but. Il n’a jamais hésité à retourner une scène qui manquait au montage mais aujourd’hui qu’il est coproducteur de ses films, il peut le faire plus aisément. Depuis qu’il a ses propres locaux, le montage devient un vrai laboratoire de recherche, avec une notion de troupe assez rare chez les monteurs. Et surtout – mais ça avait commencé sur la deuxième partie de La vie d’Adèle, où la scène de retrouvailles entre Adèle et Emma a été écrite la veille du tournage –, il s’affranchit de plus en plus du scénario. Dans son travail avec les acteurs, ça change beaucoup de choses, puisque des personnages surgissent au tournage qui n’étaient pas prévus dans l’histoire, ou seulement esquissés.

Nathanaëlle Gerbeaux : Les acteurs kidnappent l’histoire, l’embarquent dans une direction imprévue et Abdel se laisse inspirer par eux. Sur le tournage, il va donner des indications de situations, puis l’acteur va le nourrir de ce qu’il est réellement, répondre qu’il fait beaucoup de danse, par exemple, si c’est le cas dans la vie.

[...]

Comment s’y prend-on face à 900 heures de rushs ?

Toubkis : Dans un film de Kechiche, chaque séquence se travaille comme un long métrage autonome. On découpe à l’intérieur du même plan, on se laisse porter par un rythme. Ce que j’ai remarqué, c’est qu’Abdel fait moins de prises, mais plus longues, avec plus d’axes, et avec parfois quatre caméras. Il suscite le non-jeu des acteurs – ce qui le passionne vraiment et fonde son travail – autrement que par l’usure de la répétition d’une même prise. Et lorsqu’on a 74 prises pour la première scène de regard entre Emma et Adèle dans la rue, il faut vraiment prendre le temps de dérusher pour que la matière devienne familière. Les analyser toutes permet de comprendre dans quelle direction doit aller la scène.

Maria Giménez : Abdellatif n’arrête jamais les prises en cours de route. Elles sont longues, pour laisser aux comédiens la possibilité d’oublier qu’ils sont filmés. C’était des petites caméras et une toute petite équipe, avec très peu de postes. Pas de perche pour les ingénieurs du son, car les caméras sont très mobiles, mais des micros HF. Pas de scripte, car quand les prises sont longues et que le film n’est pas découpé, ça ne sert à rien de tout noter. Pas de costumier, les acteurs portaient les vêtements dans lesquels ils sont à l’aise. Sur la plage ou dans la boîte de nuit, personne ne remarquait qu’on tournait.

Jean-Marie Lengellé : La notion de prise n’a elle-même pas beaucoup de sens, car on ne dit jamais qu’on choisit une prise et qu’on la garde. Pour la longue scène de sexe dans La vie d’Adèle, j’ai mélangé plusieurs séquences différentes – rien que pour cette scène, je disposais d’une trentaine d’heures. Le choix ne s’est pas fait sur le jeu, mais sur la beauté. C’est une scène complètement graphique.

Gerbeaux : Même si dans l’absolu, Abdel préférerait qu’on choisisse une seule prise : la vérité du tournage dans sa continuité.

Libération en conversations avec les 4 monteurs de Mektoub, My Love1

 

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FILM
Mektoub, My Love: Canto Uno
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175’

Libération : De La graine et le mulet à Mektoub, qu’est-ce qui change dans la manière de monter un film d’Abdellatif Kechiche ?

Camille Toubkis : Abdel a toujours eu le désir d’accorder le temps de la fabrication à celui nécessaire au film, et depuis qu’il dispose d’une structure de production, il est de plus en plus libre d’atteindre ce but. Il n’a jamais hésité à retourner une scène qui manquait au montage mais aujourd’hui qu’il est coproducteur de ses films, il peut le faire plus aisément. Depuis qu’il a ses propres locaux, le montage devient un vrai laboratoire de recherche, avec une notion de troupe assez rare chez les monteurs. Et surtout – mais ça avait commencé sur la deuxième partie de La vie d’Adèle, où la scène de retrouvailles entre Adèle et Emma a été écrite la veille du tournage –, il s’affranchit de plus en plus du scénario. Dans son travail avec les acteurs, ça change beaucoup de choses, puisque des personnages surgissent au tournage qui n’étaient pas prévus dans l’histoire, ou seulement esquissés.

Nathanaëlle Gerbeaux : Les acteurs kidnappent l’histoire, l’embarquent dans une direction imprévue et Abdel se laisse inspirer par eux. Sur le tournage, il va donner des indications de situations, puis l’acteur va le nourrir de ce qu’il est réellement, répondre qu’il fait beaucoup de danse, par exemple, si c’est le cas dans la vie.

[...]

Comment s’y prend-on face à 900 heures de rushs ?

Toubkis : Dans un film de Kechiche, chaque séquence se travaille comme un long métrage autonome. On découpe à l’intérieur du même plan, on se laisse porter par un rythme. Ce que j’ai remarqué, c’est qu’Abdel fait moins de prises, mais plus longues, avec plus d’axes, et avec parfois quatre caméras. Il suscite le non-jeu des acteurs – ce qui le passionne vraiment et fonde son travail – autrement que par l’usure de la répétition d’une même prise. Et lorsqu’on a 74 prises pour la première scène de regard entre Emma et Adèle dans la rue, il faut vraiment prendre le temps de dérusher pour que la matière devienne familière. Les analyser toutes permet de comprendre dans quelle direction doit aller la scène.

Maria Giménez : Abdellatif n’arrête jamais les prises en cours de route. Elles sont longues, pour laisser aux comédiens la possibilité d’oublier qu’ils sont filmés. C’était des petites caméras et une toute petite équipe, avec très peu de postes. Pas de perche pour les ingénieurs du son, car les caméras sont très mobiles, mais des micros HF. Pas de scripte, car quand les prises sont longues et que le film n’est pas découpé, ça ne sert à rien de tout noter. Pas de costumier, les acteurs portaient les vêtements dans lesquels ils sont à l’aise. Sur la plage ou dans la boîte de nuit, personne ne remarquait qu’on tournait.

Jean-Marie Lengellé : La notion de prise n’a elle-même pas beaucoup de sens, car on ne dit jamais qu’on choisit une prise et qu’on la garde. Pour la longue scène de sexe dans La vie d’Adèle, j’ai mélangé plusieurs séquences différentes – rien que pour cette scène, je disposais d’une trentaine d’heures. Le choix ne s’est pas fait sur le jeu, mais sur la beauté. C’est une scène complètement graphique.

Gerbeaux : Même si dans l’absolu, Abdel préférerait qu’on choisisse une seule prise : la vérité du tournage dans sa continuité.

Libération en conversations avec les 4 monteurs de Mektoub, My Love1