screening
FILM
Vers la mer
,
,
87’

« Les Personnages dans un Paysage

Le Danube de la source au delta, ou la forêt des origines rejoint la mer de l’arrivée, toutes deux noires de nom. Le fleuve coule, les saisons s'écoulent. Passent les frontières et changent les langues. Le film d'Annik Leroy se regarde et s'entend comme un travail élégiaque et méditatif, et son rythme épouse celui de ce fleuve long, mythique qui à lui seul raconte l'histoire d'une Europe fracturée et déchirée où les séismes des invasions, des occupations rejoignent le désastre des inondations et des crues.

Pendant quelques années la cinéaste a pris le temps de rencontrer un fleuve et les gens de ses bords. Ce tournage artisanal – terme noble de maîtrise – a épuré le regard, l’a rendu à ce lent déroulement qui élimine l’anecdote ou l’information – aucun lieu ni identité des personnages ne sont mentionnés – pour une perception plus intérieure où ce que l’on doit savoir est porté par le langage même du film.

Sa construction est binaire. D’abord et en premier lieu, lui le fleuve qui traverse un continent, s’élargit, prend ses aises ou se presse. La cinéaste nous donne le temps de regarder et d’écouter, d’entrer dans la tristesse ou l’allégresse des paysages, de voir le froid et de l’entendre, de contempler un arbre et de s’arrêter pour un chant d’oiseau, de traverser un buisson, un chemin creux. On ne fait pas du tourisme dans le film d’Annick Leroy. Il n’appartient pas au guide Michelin ni aux valses de Vienne. Il se donne aux berges inconnues, celles où il ne se passe rien mais où glissent les bateaux comme les trains et vivent les hommes. Ce n’est pas un vide du récit mais c’est le récit volontairement vidé de toute préoccupation narrative ou de toute action. L’urgence est ailleurs et elle est lente et certaine.

Ensuite il y a arrêt sur personnage. Il ne faut pas oublier qu’Annick Leroy est photographe. Arrive un cliché à la Sanders, un “fixé” dont le cadre est juste et émouvant. Et les gens parlent directement à la caméra – jamais il n’y a un jeu de questions/réponses – ils disent comme cela, tout de go et de brut, des fragments de vie, des regrets, des souvenirs, des soucis. Ils sont une vingtaine à prendre la parole et simplement à parler d’eux-mêmes, sans que l’on s’interroge sur le lieu et le pourquoi de leur intervention comme dans les tableaux d’Hopper, la densité visuelle d’un personnage suffit à suggérer une histoire. Ici leurs récits venus comme le Danube de peu de chose, s’enflent et se gonflent, pour amener l’un trainant l’autre tel un confluent, un flot de réalité où tout se dit : les Turcs, les Russes, les Allemands, l’avant, l’après, les frontières et la survie. Parfois la cinéaste s’auto-cite, se laisse aller dans le métro, comme elle le faisait dans Berlin, de l’aube à la nuit (1981), suit la foule alors que le Danube sollicite d’autres flots.

Il est évident que ce film pose l’interrogation sur l’expérimentation, que le diffusait les festivals de Jacques Ledoux à Knokke-le-Zoute. Une expérimentation qui disait la révolte, le désir de perturber le récit, l’image et le temps sans oublier le son. Qu’en reste-t-il face à une réalité liée à d’autres moyens de communication ? Or il est évident que là se trouve le lieu de résistance. Très simplement parce que Vers la mer laisse le spectateur libre. De penser, de rêver, de voyager. »

Jacqueline Aubenas1

 

“By structuring her images and observations Annik Leroy takes stock of the 20th century. So many political movements have shaped and disfigured the face of Europe this century. In Vienna, the owner of a café remembers the atmosphere of sadness during the Austro-Hungarian monarchy, his eyes shining with melancholic passion. These eyes have seen too much, and his gaze implies an inner force stronger than destiny itself. Scenes set in the Karl-Marx-Hof in Vienna recall the February battles in the early 30s. A few elderly people meet regularly in a common room and turn their thoughts back to a time which was characterized by bloody turmoil. Using a long shot, Annik Leroy remembers the holocaust in the concentration camp Mauthausen. The steps of the ‘stairs of death’ are covered with snow. The image of an empty and cold landscape in winter – an image of the extinction of Jewish life – is accompanied by a tape-recorded voice off-screen informing visitors about the layout of huts in the camp. (...)

Annik Leroy's film essay ends with a question which makes the connection to the opening shot and closes the circle. An old woman is asked whether she could picture the Danube's origins. The question recalls the other old woman in the beginning of the film who thought about the meaning of her life. The river flows into the ocean with majestical lethargy as if the strains and excitements of the long journey evaporate the moment the goal is achieved. The last shot shows the whirr of the air into which the water has dissolved, only to transform and fall onto the earth in some faraway region – as snow.”

Klaus Dermutz2

 

« La magie de Vers la mer tient à cette façon de recevoir les bruits, les mots, les paroles de tous les jours et de les inscrire dans les paysages traversés comme autant de bribes d'une mémoire nomade, changeante, fluide comme le Danube lui-même. Survient alors une étrange osmose entre paysages et visages comme si de l'image devenue parole, des mots devenus regards, naissait un acte de dire la vie, les vies, qui est écoute et partage, une invite tranquille au métissage affectif qui dépasse les frontières, ignore la géographie et nous livre ces hommes et ces femmes dans un présent qui a goût de complicité. »

Philippe Simon3

Sat 31 Mar 2018, 22:30
Paddenhoek, Ghent
PART OF Courtisane Festival 2018
  • In the presence of the director
FILM
Vers la mer
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87’

« Les Personnages dans un Paysage

Le Danube de la source au delta, ou la forêt des origines rejoint la mer de l’arrivée, toutes deux noires de nom. Le fleuve coule, les saisons s'écoulent. Passent les frontières et changent les langues. Le film d'Annik Leroy se regarde et s'entend comme un travail élégiaque et méditatif, et son rythme épouse celui de ce fleuve long, mythique qui à lui seul raconte l'histoire d'une Europe fracturée et déchirée où les séismes des invasions, des occupations rejoignent le désastre des inondations et des crues.

Pendant quelques années la cinéaste a pris le temps de rencontrer un fleuve et les gens de ses bords. Ce tournage artisanal – terme noble de maîtrise – a épuré le regard, l’a rendu à ce lent déroulement qui élimine l’anecdote ou l’information – aucun lieu ni identité des personnages ne sont mentionnés – pour une perception plus intérieure où ce que l’on doit savoir est porté par le langage même du film.

Sa construction est binaire. D’abord et en premier lieu, lui le fleuve qui traverse un continent, s’élargit, prend ses aises ou se presse. La cinéaste nous donne le temps de regarder et d’écouter, d’entrer dans la tristesse ou l’allégresse des paysages, de voir le froid et de l’entendre, de contempler un arbre et de s’arrêter pour un chant d’oiseau, de traverser un buisson, un chemin creux. On ne fait pas du tourisme dans le film d’Annick Leroy. Il n’appartient pas au guide Michelin ni aux valses de Vienne. Il se donne aux berges inconnues, celles où il ne se passe rien mais où glissent les bateaux comme les trains et vivent les hommes. Ce n’est pas un vide du récit mais c’est le récit volontairement vidé de toute préoccupation narrative ou de toute action. L’urgence est ailleurs et elle est lente et certaine.

Ensuite il y a arrêt sur personnage. Il ne faut pas oublier qu’Annick Leroy est photographe. Arrive un cliché à la Sanders, un “fixé” dont le cadre est juste et émouvant. Et les gens parlent directement à la caméra – jamais il n’y a un jeu de questions/réponses – ils disent comme cela, tout de go et de brut, des fragments de vie, des regrets, des souvenirs, des soucis. Ils sont une vingtaine à prendre la parole et simplement à parler d’eux-mêmes, sans que l’on s’interroge sur le lieu et le pourquoi de leur intervention comme dans les tableaux d’Hopper, la densité visuelle d’un personnage suffit à suggérer une histoire. Ici leurs récits venus comme le Danube de peu de chose, s’enflent et se gonflent, pour amener l’un trainant l’autre tel un confluent, un flot de réalité où tout se dit : les Turcs, les Russes, les Allemands, l’avant, l’après, les frontières et la survie. Parfois la cinéaste s’auto-cite, se laisse aller dans le métro, comme elle le faisait dans Berlin, de l’aube à la nuit (1981), suit la foule alors que le Danube sollicite d’autres flots.

Il est évident que ce film pose l’interrogation sur l’expérimentation, que le diffusait les festivals de Jacques Ledoux à Knokke-le-Zoute. Une expérimentation qui disait la révolte, le désir de perturber le récit, l’image et le temps sans oublier le son. Qu’en reste-t-il face à une réalité liée à d’autres moyens de communication ? Or il est évident que là se trouve le lieu de résistance. Très simplement parce que Vers la mer laisse le spectateur libre. De penser, de rêver, de voyager. »

Jacqueline Aubenas1

 

“By structuring her images and observations Annik Leroy takes stock of the 20th century. So many political movements have shaped and disfigured the face of Europe this century. In Vienna, the owner of a café remembers the atmosphere of sadness during the Austro-Hungarian monarchy, his eyes shining with melancholic passion. These eyes have seen too much, and his gaze implies an inner force stronger than destiny itself. Scenes set in the Karl-Marx-Hof in Vienna recall the February battles in the early 30s. A few elderly people meet regularly in a common room and turn their thoughts back to a time which was characterized by bloody turmoil. Using a long shot, Annik Leroy remembers the holocaust in the concentration camp Mauthausen. The steps of the ‘stairs of death’ are covered with snow. The image of an empty and cold landscape in winter – an image of the extinction of Jewish life – is accompanied by a tape-recorded voice off-screen informing visitors about the layout of huts in the camp. (...)

Annik Leroy's film essay ends with a question which makes the connection to the opening shot and closes the circle. An old woman is asked whether she could picture the Danube's origins. The question recalls the other old woman in the beginning of the film who thought about the meaning of her life. The river flows into the ocean with majestical lethargy as if the strains and excitements of the long journey evaporate the moment the goal is achieved. The last shot shows the whirr of the air into which the water has dissolved, only to transform and fall onto the earth in some faraway region – as snow.”

Klaus Dermutz2

 

« La magie de Vers la mer tient à cette façon de recevoir les bruits, les mots, les paroles de tous les jours et de les inscrire dans les paysages traversés comme autant de bribes d'une mémoire nomade, changeante, fluide comme le Danube lui-même. Survient alors une étrange osmose entre paysages et visages comme si de l'image devenue parole, des mots devenus regards, naissait un acte de dire la vie, les vies, qui est écoute et partage, une invite tranquille au métissage affectif qui dépasse les frontières, ignore la géographie et nous livre ces hommes et ces femmes dans un présent qui a goût de complicité. »

Philippe Simon3