screening
FILM
Ce gamin, là
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95’

Documentary made by the autodidact film maker, Renaud Victor, with autistic children from Deligny’s network in Cevennes, south of France. The movie follows the everyday life in the Network and completes the important body of texts, documents and images that Deligny published to support his critique of language and his vision on autism.

 

Ce gamin-la a quinze ans, le visage inerte, la démarche lourde ; il décrit, sans cesse, le même parcours circulaire ; parfois, en des points précis de son trajet, il tourne sur lui-même et émet quelques sons, une sorte de jappement. C’est un enfant autistique profond ; la voix de Fernand Deligny nous dit qu’il est classe « incurable… irrécupérable… insupportable… »   D’autres enfants, ses semblables, plus jeunes, vivent comme lui dans cette communauté d’éducateurs. Nous ne savons rien de personnel sur aucun d’entre eux.

Nous les voyons vivre dans ce décor étonnant, pentu, plante de quelques arbres, pierreux, ou le soleil magnifie la beauté des courbes, celle des quelques maisons rustiques basses. Un chien passe, des moutons paissent, les gestes rituels et simples s’accomplissent, couper le bois, allumer le feu, faire la lessive, l’étendre. Faire, soi-même, le pain, la cuisine. Lents, calmes, inscrits dans cet extraordinaire paysage, captes, suivis par une camera souple, aux mouvements et aux cadrages précis, chacun de ces actes est étonnamment significatif et évoque un passé que l’on croyait révolu, un présent si harmonieux que la présence des enfants autistiques n’est plus effrayante, mais presque naturelle. (…)

Jacqueline Lajeunesse : Comment le film a-t-il ete produit ?

Renaud Victor : Deligny connaissait Truffaut, qui était venu le voir avant la réalisation de L’enfant sauvage, et bien que personnellement je ne le connaisse pas, ne connaissant même pas ses films, puisque n’était pas un cinéphile, je me suis adresse a lui pour demander de produire le film. Il répondit favorablement a ma sollicitation, et ne se préoccupa ni du tournage, ni du montage. A la fin seulement il nous suggéra, et de raccourcir le film, c’est-a-dire de faire en sorte que les deux heures primitives soient réduites a une heure et demie, et d’adjoindre un commentaire aux images que nous avions déjà montées. C’est la raison pour laquelle vous entendez au début du film Deligny dire : « Parler, vous croyez que c’est facile, mais puisqu’il faut que je rende des comptes… » C’est bien entendu à Truffaut que Deligny s’adresse, puisque c’est a lui qu’il doit rendre des comptes. Nous aurions très bien pu ne pas écouter les « conseils » de Truffaut, mais nous avons pense que notre responsabilité était engagée et qu’il nous fallait accepter ce compromis qui n’était très grave, et auquel il convient d’ajouter un changement de titre, puisque le film devait s’intituler : Radeau dans la montagne. Le tournage proprement dit commença en mai 1973, et se termina plus d’un an après. Au fur et a mesure que je tournais, Deligny voyait les rushes, et à partir de ces images il disait ce qu’il lui semblait important de souligner. En même temps, ces images avaient une autre fonction, car elles lui permettaient de se rendre compte de son travail dans une démarche d’ensemble. De ce fait, le film devenait un instrument de travail, a la fois pour lui et pour moi.”

Jacqueline Lajeunesse in conversation with Renaud Victor1

 

“La vie commune est devenue une utopie, si l’on entend par là la vie partagée. Reste à inventer ce qui est alors visé par Deligny et ses compagnons : la vie en présence proche.
« Non pas les aimer, les aider. »

Les aider signifie en l’occurrence trouver un mode de vie qui leur permette de vivre. « Vivre » c’est-à-dire cesser de s’auto-détruire, se détacher des murs contre lesquels ils demeurent collés des jours entiers, sortir de la stéréotypie qui les bloque des heures durant dans la répétition d’un automatisme gestuel, parvenir à s’installer dans un rythme, dans l’écart d’une répétition, dans un espace délimité mais ouvert. Et parfois, prendre des initiatives minimes : dériver par rapport au trajet ritualisé de la promenade, mener une activité jusqu’à son terme, ou la partager avec d’autres, enchaîner sur le geste d’un adulte, voire, ouvrir une séquence de gestes dans laquelle l’adulte peut prendre place. Ces actions minimales sont décisives pour l’enfant qui, avec l’appropriation d’un espace-temps commun, s’approprie l’équivalent de ce contenant qui lui fait défaut, une enveloppe protectrice, et donc un support de relation, même si cette relation demeure incompréhensible pour « nous », sujets parlants.

La tentative se radicalise aussi parce que, dans cette situation nouvelle, la perspective de la recherche s’inverse. Cette vie en présence proche, en effet, n’est pas une méthode de soins même si elle peut avoir des effets thérapeutiques. Elle ne procède pas du constat de leur handicap, et de la recherche de ce qui leur manquerait. Elle naît de la recherche de ce qui nous manque, à nous sujets parlants, pensants, communiquants, pour que nous puissions être proches de ce gamin-là.”

Catherine Perret2

 

Map made by people from the network of Fernand Deligny at Cevennes, L'Arachneen.

Map made by people from the network of Fernand Deligny at Cevennes, L’Arachneen.

Sat 12 Sep 2020, 19:00
Cinema Nova, Brussels
PART OF
FILM
Ce gamin, là
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95’

Documentary made by the autodidact film maker, Renaud Victor, with autistic children from Deligny’s network in Cevennes, south of France. The movie follows the everyday life in the Network and completes the important body of texts, documents and images that Deligny published to support his critique of language and his vision on autism.

 

Ce gamin-la a quinze ans, le visage inerte, la démarche lourde ; il décrit, sans cesse, le même parcours circulaire ; parfois, en des points précis de son trajet, il tourne sur lui-même et émet quelques sons, une sorte de jappement. C’est un enfant autistique profond ; la voix de Fernand Deligny nous dit qu’il est classe « incurable… irrécupérable… insupportable… »   D’autres enfants, ses semblables, plus jeunes, vivent comme lui dans cette communauté d’éducateurs. Nous ne savons rien de personnel sur aucun d’entre eux.

Nous les voyons vivre dans ce décor étonnant, pentu, plante de quelques arbres, pierreux, ou le soleil magnifie la beauté des courbes, celle des quelques maisons rustiques basses. Un chien passe, des moutons paissent, les gestes rituels et simples s’accomplissent, couper le bois, allumer le feu, faire la lessive, l’étendre. Faire, soi-même, le pain, la cuisine. Lents, calmes, inscrits dans cet extraordinaire paysage, captes, suivis par une camera souple, aux mouvements et aux cadrages précis, chacun de ces actes est étonnamment significatif et évoque un passé que l’on croyait révolu, un présent si harmonieux que la présence des enfants autistiques n’est plus effrayante, mais presque naturelle. (…)

Jacqueline Lajeunesse : Comment le film a-t-il ete produit ?

Renaud Victor : Deligny connaissait Truffaut, qui était venu le voir avant la réalisation de L’enfant sauvage, et bien que personnellement je ne le connaisse pas, ne connaissant même pas ses films, puisque n’était pas un cinéphile, je me suis adresse a lui pour demander de produire le film. Il répondit favorablement a ma sollicitation, et ne se préoccupa ni du tournage, ni du montage. A la fin seulement il nous suggéra, et de raccourcir le film, c’est-a-dire de faire en sorte que les deux heures primitives soient réduites a une heure et demie, et d’adjoindre un commentaire aux images que nous avions déjà montées. C’est la raison pour laquelle vous entendez au début du film Deligny dire : « Parler, vous croyez que c’est facile, mais puisqu’il faut que je rende des comptes… » C’est bien entendu à Truffaut que Deligny s’adresse, puisque c’est a lui qu’il doit rendre des comptes. Nous aurions très bien pu ne pas écouter les « conseils » de Truffaut, mais nous avons pense que notre responsabilité était engagée et qu’il nous fallait accepter ce compromis qui n’était très grave, et auquel il convient d’ajouter un changement de titre, puisque le film devait s’intituler : Radeau dans la montagne. Le tournage proprement dit commença en mai 1973, et se termina plus d’un an après. Au fur et a mesure que je tournais, Deligny voyait les rushes, et à partir de ces images il disait ce qu’il lui semblait important de souligner. En même temps, ces images avaient une autre fonction, car elles lui permettaient de se rendre compte de son travail dans une démarche d’ensemble. De ce fait, le film devenait un instrument de travail, a la fois pour lui et pour moi.”

Jacqueline Lajeunesse in conversation with Renaud Victor1

 

“La vie commune est devenue une utopie, si l’on entend par là la vie partagée. Reste à inventer ce qui est alors visé par Deligny et ses compagnons : la vie en présence proche.
« Non pas les aimer, les aider. »

Les aider signifie en l’occurrence trouver un mode de vie qui leur permette de vivre. « Vivre » c’est-à-dire cesser de s’auto-détruire, se détacher des murs contre lesquels ils demeurent collés des jours entiers, sortir de la stéréotypie qui les bloque des heures durant dans la répétition d’un automatisme gestuel, parvenir à s’installer dans un rythme, dans l’écart d’une répétition, dans un espace délimité mais ouvert. Et parfois, prendre des initiatives minimes : dériver par rapport au trajet ritualisé de la promenade, mener une activité jusqu’à son terme, ou la partager avec d’autres, enchaîner sur le geste d’un adulte, voire, ouvrir une séquence de gestes dans laquelle l’adulte peut prendre place. Ces actions minimales sont décisives pour l’enfant qui, avec l’appropriation d’un espace-temps commun, s’approprie l’équivalent de ce contenant qui lui fait défaut, une enveloppe protectrice, et donc un support de relation, même si cette relation demeure incompréhensible pour « nous », sujets parlants.

La tentative se radicalise aussi parce que, dans cette situation nouvelle, la perspective de la recherche s’inverse. Cette vie en présence proche, en effet, n’est pas une méthode de soins même si elle peut avoir des effets thérapeutiques. Elle ne procède pas du constat de leur handicap, et de la recherche de ce qui leur manquerait. Elle naît de la recherche de ce qui nous manque, à nous sujets parlants, pensants, communiquants, pour que nous puissions être proches de ce gamin-là.”

Catherine Perret2

 

Map made by people from the network of Fernand Deligny at Cevennes, L'Arachneen.

Map made by people from the network of Fernand Deligny at Cevennes, L’Arachneen.