screening
FILM
Le moindre geste
,
,
105’

Yves is considered an ineducable lost cause by the institution for psychiatric care. In 1958 he is brought under the care of Fernand Deligny, a singular educator whose experiments in free care refused the ordinary psychiatric methods, Yves becomes the central character in a film shot in the Cévennes by Josée Manenti in 1962. Yves and Richard escape from the care home. While hiding, Richard falls down a hole. The daughter of a worker at a nearby quarry finds Yves alone and brings him back.

 

« Et patati patata... Les tanks, les dynamites et tout... Regardez moi ça. Et c'est vrai! Oh... Mais ça c'est vrai encore, oh... Des voitures, des tanks et des canons et des dynamites et tout! Tout ça ne vaut pas quatre sous, oh... même pas quatre sous... Oh... Même pas quatre sous! »

Yves dans Le moindre geste1

 

« Le moindre geste a une histoire. À vingt kilomètres de l'endroit où j'écris il y a un château du XIIIe siècle plein d'enfants arriérés. C'est une habitude toute récente de mettre les enfants arriérés dans les châteaux. Ils n'y sont pour rien. Ils n'ont pas du tout fait la révolution. Quelqu'un de sensé pourrait même se demander ce que ces résidus font là et pourquoi on les garde encore vivants alors que dans le même moment de l'histoire, de l'autre côté de la terre qui est ronde, des soldats américains jettent des bombes sur des enfants bien vifs, bien intelligents, qui brûlent vivants par dizaines. Il est vrai que ces enfants arriérés dans ce château de Sologne vivent tout à fait en dehors du temps et de l'espace, éperdument apolitiques et voyez la récompense du sort : ils vivent tranquilles dans un château du XIIIe siècle. Libres. Ils sont libres. Ils peuvent s'exprimer librement par toutes sortes d'onomatopées. Ils ne sont même pas obligés de se servir des mots tels qu'ils sont. Ils ont de la gouache et des crayons pour s'exprimer encore, librement. Ils n'ont pas besoin de faire le moindre geste utile. Retraités de naissance. »

Fernand Deligny2

 

“Fernand Deligny found many ways of describing himself: primordial communist, nonviolent guerrilla, weaver of networks, cartographer of wandering lines. A visionary but marginalized figure often associated with the alternative and anti-psychiatry movements that emerged in the decades after World War II, Deligny (1913–1996) remains difficult to categorize — an enigmatic sage. Beginning in the 1950s, Deligny conducted a series of collectively run residential programs — he called them ‘attempts’ (or tentatives, in French) — for children and adolescents with autism and other disabilities who would have otherwise spent their lives institutionalized in state-run psychiatric asylums. After settling outside of Monoblet in the shadow of the Cévennes Mountains in southern France, Deligny and his collaborators developed novel methods for living and working with young people determined to be ‘outside of speech’ (hors de parole).

Militantly opposed to institutions of every kind — he occasionally referred to his small group as living like a band of nonlethal guerillas — Deligny was critical of the dominant psychiatric, psychoanalytic, and positivist educational doctrines of the time. He rejected the view that autism and cognitive disability were pathological deviations from a preexisting norm. He did not try to force the mostly nonspeaking autistics who came to live with them to conform to standards of speech. Instead, Deligny and his collaborators were ‘in search of a mode of being that allowed them to exist even if that meant changing our own mode.’ They sought to develop ‘a practice that would exclude from the outset interpretations referring to some code’ — anticipating, by several decades, some of the central tenets of the neurodiversity and autistic self-advocacy movements: ‘We did not take the children’s ways of being as scrambled, coded messages addressed to us.’”

Leon Hilton3

 

“‘[M]y aim ... consists in the following: when the constraints of history become unbearable, networks arise that quickly prove terribly effective at the pinnacle of history, spearheads in the stalemates of confrontations.’ Thus it is a question of accompanying this surfacing, this growth, like that of a weed that springs up and proliferates: consenting to be its site. This accompaniment goes hand in hand with the search for instruments. Here is where the status of theory becomes marvelously complicated. Deligny unquestionably develops unprecedented theoretical instruments (a language, concepts, filmed images, maps, and so on). But his genius lies in the way he gives them, at the same time and in the same gesture, a different status. ‘My aim is to limit myself to the ingenuity of innate action, to be awed by it, and not to try to clear up its mysteries. What Karl von Frisch says about this is enough for me: there are mysteries for the experts in these matters.’ Thus the affirmation, or the central thesis, according to which ‘the mode of being in a network ... is perhaps the very nature of human beings’ – a mode of being whose nature as ‘structure’ needs to be clarified, ‘despite the fact that the word “structure,” like the word “unconscious,” has been monopolized recently’ – is only the theoretical side of a practical truth that is just as essential: it is a matter of inventing the language of the network as the instrument most propitious for making it live and function. A language ‘other than the mother tongue, that is, other than everyday French.’ Or inventing its ‘mythology’ (see this highly important remark: ‘What a shame that humans didn’t place heaven at the center of the earth when they elaborated their mythologies’). A language to which one must be able (an essential term) ‘to entrust oneself.’ In other words, a language that equally deploys effects of knowledge, belief, self-evidence, and legibility, that authorize and favor behaviors and initiatives.”

Bertrand Ogilvie4

 

« Le 25 août 1958, Deligny écrivit à Irène Lézine : il attendait « un gars qui doit tourner un film sur les enfants caractériels, avec son scénario "· Le « gars » était François Truffaut et le scénario celui des 400 coups. Ainsi commença un échange sporadique qui devait durer presque vingt ans. Truffaut sollicita Deligny quand il en eut besoin, et celui-ci répondit toujours. Deligny sollicita Truffaut qui répondit quand il le pouvait et comme il le pouvait. Truffaut resta fidèle à Deligny dans la mesure où il l'associait à son propre passé d'enfant délinquant et à André Bazin. Deligny avait connu Bazin à l'époque de Travail et culture. Celuici lui avait demandé conseil pour obtenir la sortie de Truffaut du Centre d'observation des mineurs de Villejuif. Au moment de l'écriture des 400 coups, le cinéaste, qui avait lu Les Vagabonds efficaces et Adrien Lomme, se rendit aux Petits-Bois (août 1958). Deligny lui suggéra de supprimer du scénario la scène « gênante et artificielle », avec la psychologue, que le cinéaste remplaça par l'une des plus belles séquences, celle où il interroge lui-même l'enfant. Il lui donna également l'idée de la fugue de Jean-Pierre Léaud (à la fin du film ), qui mêlait le souvenir des évasions d'Armentières et des plages du Nord. 

[...]

Le son occupe une place déterminante dans le film [Le mondre des gestes]. Il perd très vite sa fonction mimétique et gagne une existence autonome, jusqu'à envahir l'image. Les hurlements des enchères de la Bourse et la fanfare irlandaise - enregistrée par Jean-Pierre Ruh pendant des manifestations à Belfast - accompagnent une montée en puissance et en tension des gestes et du monologue d'Yves. D'un, le personnage devient plusieurs, éclaté dans le combat avec l'énorme masse de ferraille, arcbouté comme Achab à la baleine blanche. Sa confusion psychique est imagée par les cris ; la bête devient une foule et la foule une bête. Les sons et les images glissent les uns sur les autres et ouvrent à un jeu de correspondances en abîme. On retrouve ce jeu de désynchronisation dans le cinéma antinaturaliste Jacques Tati, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Jean-Luc Godard, Robert Bresson, entre autres), et dans la poésie, le théâtre et la musique de l'époque. Grâce à l'influence de Chris Marker, le film fut sélectionné à la Semaine de la Critique à Cannes en 1971. Le jour de la projection, la salle se vida lentement. Deux spectateurs - dit la légende - le virent jusqu'à la fin : un ami de Jean-Pierre Daniel et le cinéaste Alain Cavalier.

Sandra Alvarez de Toledo5

 

 

 

  • 1. Fernand Deligny, Oeuvres (Paris: L'Arachnéen, 2007), 606.
  • 2. Fernand Deligny, Oeuvres (Paris: L'Arachnéen, 2007), 11.
  • 3. Leon Hilton, “Mapping the Wander Lines: The Quiet Revelations of Fernand Deligny,” L.A. Review of Books, 2 July 2015.
  • 4. Bertrand Ogilvie in the introduction to Fernand Deligny, The Arachnean and Other Texts (Minneapolis: Univocal Publishing, 2015).
  • 5. Fernand Deligny, Oeuvres (Paris: L'Arachnéen, 2007), 606.
Thu 1 Oct 2020, 21:30
Cinema Nova, Brussels
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FILM
Le moindre geste
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Yves is considered an ineducable lost cause by the institution for psychiatric care. In 1958 he is brought under the care of Fernand Deligny, a singular educator whose experiments in free care refused the ordinary psychiatric methods, Yves becomes the central character in a film shot in the Cévennes by Josée Manenti in 1962. Yves and Richard escape from the care home. While hiding, Richard falls down a hole. The daughter of a worker at a nearby quarry finds Yves alone and brings him back.

 

« Et patati patata... Les tanks, les dynamites et tout... Regardez moi ça. Et c'est vrai! Oh... Mais ça c'est vrai encore, oh... Des voitures, des tanks et des canons et des dynamites et tout! Tout ça ne vaut pas quatre sous, oh... même pas quatre sous... Oh... Même pas quatre sous! »

Yves dans Le moindre geste1

 

« Le moindre geste a une histoire. À vingt kilomètres de l'endroit où j'écris il y a un château du XIIIe siècle plein d'enfants arriérés. C'est une habitude toute récente de mettre les enfants arriérés dans les châteaux. Ils n'y sont pour rien. Ils n'ont pas du tout fait la révolution. Quelqu'un de sensé pourrait même se demander ce que ces résidus font là et pourquoi on les garde encore vivants alors que dans le même moment de l'histoire, de l'autre côté de la terre qui est ronde, des soldats américains jettent des bombes sur des enfants bien vifs, bien intelligents, qui brûlent vivants par dizaines. Il est vrai que ces enfants arriérés dans ce château de Sologne vivent tout à fait en dehors du temps et de l'espace, éperdument apolitiques et voyez la récompense du sort : ils vivent tranquilles dans un château du XIIIe siècle. Libres. Ils sont libres. Ils peuvent s'exprimer librement par toutes sortes d'onomatopées. Ils ne sont même pas obligés de se servir des mots tels qu'ils sont. Ils ont de la gouache et des crayons pour s'exprimer encore, librement. Ils n'ont pas besoin de faire le moindre geste utile. Retraités de naissance. »

Fernand Deligny2

 

“Fernand Deligny found many ways of describing himself: primordial communist, nonviolent guerrilla, weaver of networks, cartographer of wandering lines. A visionary but marginalized figure often associated with the alternative and anti-psychiatry movements that emerged in the decades after World War II, Deligny (1913–1996) remains difficult to categorize — an enigmatic sage. Beginning in the 1950s, Deligny conducted a series of collectively run residential programs — he called them ‘attempts’ (or tentatives, in French) — for children and adolescents with autism and other disabilities who would have otherwise spent their lives institutionalized in state-run psychiatric asylums. After settling outside of Monoblet in the shadow of the Cévennes Mountains in southern France, Deligny and his collaborators developed novel methods for living and working with young people determined to be ‘outside of speech’ (hors de parole).

Militantly opposed to institutions of every kind — he occasionally referred to his small group as living like a band of nonlethal guerillas — Deligny was critical of the dominant psychiatric, psychoanalytic, and positivist educational doctrines of the time. He rejected the view that autism and cognitive disability were pathological deviations from a preexisting norm. He did not try to force the mostly nonspeaking autistics who came to live with them to conform to standards of speech. Instead, Deligny and his collaborators were ‘in search of a mode of being that allowed them to exist even if that meant changing our own mode.’ They sought to develop ‘a practice that would exclude from the outset interpretations referring to some code’ — anticipating, by several decades, some of the central tenets of the neurodiversity and autistic self-advocacy movements: ‘We did not take the children’s ways of being as scrambled, coded messages addressed to us.’”

Leon Hilton3

 

“‘[M]y aim ... consists in the following: when the constraints of history become unbearable, networks arise that quickly prove terribly effective at the pinnacle of history, spearheads in the stalemates of confrontations.’ Thus it is a question of accompanying this surfacing, this growth, like that of a weed that springs up and proliferates: consenting to be its site. This accompaniment goes hand in hand with the search for instruments. Here is where the status of theory becomes marvelously complicated. Deligny unquestionably develops unprecedented theoretical instruments (a language, concepts, filmed images, maps, and so on). But his genius lies in the way he gives them, at the same time and in the same gesture, a different status. ‘My aim is to limit myself to the ingenuity of innate action, to be awed by it, and not to try to clear up its mysteries. What Karl von Frisch says about this is enough for me: there are mysteries for the experts in these matters.’ Thus the affirmation, or the central thesis, according to which ‘the mode of being in a network ... is perhaps the very nature of human beings’ – a mode of being whose nature as ‘structure’ needs to be clarified, ‘despite the fact that the word “structure,” like the word “unconscious,” has been monopolized recently’ – is only the theoretical side of a practical truth that is just as essential: it is a matter of inventing the language of the network as the instrument most propitious for making it live and function. A language ‘other than the mother tongue, that is, other than everyday French.’ Or inventing its ‘mythology’ (see this highly important remark: ‘What a shame that humans didn’t place heaven at the center of the earth when they elaborated their mythologies’). A language to which one must be able (an essential term) ‘to entrust oneself.’ In other words, a language that equally deploys effects of knowledge, belief, self-evidence, and legibility, that authorize and favor behaviors and initiatives.”

Bertrand Ogilvie4

 

« Le 25 août 1958, Deligny écrivit à Irène Lézine : il attendait « un gars qui doit tourner un film sur les enfants caractériels, avec son scénario "· Le « gars » était François Truffaut et le scénario celui des 400 coups. Ainsi commença un échange sporadique qui devait durer presque vingt ans. Truffaut sollicita Deligny quand il en eut besoin, et celui-ci répondit toujours. Deligny sollicita Truffaut qui répondit quand il le pouvait et comme il le pouvait. Truffaut resta fidèle à Deligny dans la mesure où il l'associait à son propre passé d'enfant délinquant et à André Bazin. Deligny avait connu Bazin à l'époque de Travail et culture. Celuici lui avait demandé conseil pour obtenir la sortie de Truffaut du Centre d'observation des mineurs de Villejuif. Au moment de l'écriture des 400 coups, le cinéaste, qui avait lu Les Vagabonds efficaces et Adrien Lomme, se rendit aux Petits-Bois (août 1958). Deligny lui suggéra de supprimer du scénario la scène « gênante et artificielle », avec la psychologue, que le cinéaste remplaça par l'une des plus belles séquences, celle où il interroge lui-même l'enfant. Il lui donna également l'idée de la fugue de Jean-Pierre Léaud (à la fin du film ), qui mêlait le souvenir des évasions d'Armentières et des plages du Nord. 

[...]

Le son occupe une place déterminante dans le film [Le mondre des gestes]. Il perd très vite sa fonction mimétique et gagne une existence autonome, jusqu'à envahir l'image. Les hurlements des enchères de la Bourse et la fanfare irlandaise - enregistrée par Jean-Pierre Ruh pendant des manifestations à Belfast - accompagnent une montée en puissance et en tension des gestes et du monologue d'Yves. D'un, le personnage devient plusieurs, éclaté dans le combat avec l'énorme masse de ferraille, arcbouté comme Achab à la baleine blanche. Sa confusion psychique est imagée par les cris ; la bête devient une foule et la foule une bête. Les sons et les images glissent les uns sur les autres et ouvrent à un jeu de correspondances en abîme. On retrouve ce jeu de désynchronisation dans le cinéma antinaturaliste Jacques Tati, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Jean-Luc Godard, Robert Bresson, entre autres), et dans la poésie, le théâtre et la musique de l'époque. Grâce à l'influence de Chris Marker, le film fut sélectionné à la Semaine de la Critique à Cannes en 1971. Le jour de la projection, la salle se vida lentement. Deux spectateurs - dit la légende - le virent jusqu'à la fin : un ami de Jean-Pierre Daniel et le cinéaste Alain Cavalier.

Sandra Alvarez de Toledo5

 

 

 

  • 1. Fernand Deligny, Oeuvres (Paris: L'Arachnéen, 2007), 606.
  • 2. Fernand Deligny, Oeuvres (Paris: L'Arachnéen, 2007), 11.
  • 3. Leon Hilton, “Mapping the Wander Lines: The Quiet Revelations of Fernand Deligny,” L.A. Review of Books, 2 July 2015.
  • 4. Bertrand Ogilvie in the introduction to Fernand Deligny, The Arachnean and Other Texts (Minneapolis: Univocal Publishing, 2015).
  • 5. Fernand Deligny, Oeuvres (Paris: L'Arachnéen, 2007), 606.