Screening
Seuls: Boris Lehman
Thu 14 Mar 2019, 20:00
KASKcinema, Ghent
PART OF Seuls. Singular Moments in Belgian Film History
Film, Talk
  • In the presence of Boris Lehman

For the fourth Seuls program at KASKcinema, Sabzian will show two films by Boris Lehman. In À la recherche du lieu de ma naissance (1990), Lehman travels to his birthplace Lausanne, searching for signs that would evoke his presence, the evidence of his very existence. In La dernière (s)cène ou l’évangile selon Saint-Boris (1995), the last house being demolished to make space for the European institutions is the backdrop for a Last Supper, featuring Lehman as Christ and his friends and fellow filmmakers as his disciples.

Boris Lehman (1944) lives in Brussels, where he builds his autobiographical life’s work. Staging his experiences, he constructs a life imbued with cinema. Lehman’s way of life is inextricably bound up with a way of filming. Relationships are formed through mise-en-scène and Lehman defines himself through his camera, which functions as his mirror. In one of his films, he says: “Seeing everything and filming everything. And when all will be finished, I will be myself.”

With a short introduction by and an extensive conversation after the screening with Boris Lehman.

 

Seuls. Singular Moments in Belgian Film History is a series of film programs hosted by Sabzian at KASKcinema. These programs are accompanied by the publication of unique texts by Belgian filmmakers and writers on Sabzian’s website. It is often said that cinephiles don’t know or are rarely appreciative of their own national cinema. Film critic Adrian Martin “observe[s] a very intriguing dimension of cinephile thought: namely, the usually feisty way it negotiates a fraught relation with the cinephile’s own national cinema. Indeed, I sometimes think I can spot a cinephile by the intensity of their hatred for their national cinema.” With this series of film evenings, Sabzian aims to chart the wayward landscape of Belgian cinema with images, sounds and words, by means of an affectionate countermovement.

FILM
À la recherche du lieu de ma naissance
,
,
75’

« Certes il récapitule avec minutie ses étapes personnelles: le passé juif de ses parents, les hasards helvétiques de sa naissance, les images de ce temps de bottes et de massacres, mais ces étapes lui échappent. Et la déconvenue finale est finalement burlesque, mais extrêmement émouvante. Comme ailleurs Gertrude Stein, il s’avère que chaque autobiographie est finalement l’autobiographie de tout le monde, que la représentation que chacun fait de soi-même est une fiction, bref que Boris Lehman n’existe pas. Et le plaisir du spectateur tient à cela, c’est que lui-même est comme sommé de replonger vers son enfance, de remonter à l’origine, tout en savourant le parcours indécis que fait de lieu en lieu Boris Lehman, de retrouver enfin la preuve joyeuse de sa propre inexistence. Je, d’évidence, est un autre. »

Hadelin Trinon1

 

« Si on regarde certains de mes films, on peut y trouver de véritables scénarios. Par exemple À la recherche du lieu de ma naissance. Au départ il n’y a rien, strictement rien. Je pars en Suisse pour retrouver mon acte de naissance. Voilà le point de départ. Je sais, parce qu’on me l’a toujours dit, que je suis né à Lausanne, pendant la guerre, mais en réalité je n’en sais rien. Je n’y ai plus mis les pieds depuis près de quarante ans. Je fouille dans les affaires de mes parents, dans le peu de choses qui restent d’eux je trouve quelques lettres et documents, des photos... Ce sont des éléments qui vont servir de guide, de pièces à conviction. Je vais sur les lieux chercher les preuves de mon existence. [...]

Une carte postale trouvée à Lausanne figurant une skieuse nautique sur le lac, à Ouchy, me donne l’idée d’une scène à filmer pour À la recherche du lieu de ma naissance. Il me faudra un maillot rouge « comme sur la carte ». Puis viennent la skieuse, le bateau, l’enfant et le cahier où il est écrit « j’ai passé des vacances en Suisse » (phrase ironique puisque cela est censé se passer pendant la guerre!). Alors vient l’idée du cahier qui tombe dans l’eau, en même temps que la skieuse. Le scénario s’écrit petit à petit, le film se nourrit et s’unifie de tous ces éléments disparates. »

Boris Lehman2

 

« Erreur serait de voir en Lehman un obsédé du passé. Son cinéma s’est vidé de toute nostalgie, même quand il va sur la tombe de ses parents ou quand il affirme: « Il y a des lieux dont je me souviendrai toute ma vie. » Sa mise en scène travaille la frontalité, pas la résurgence incertaine et vaporeuse de souvenirs virant à l’onirisme. Méthodique, son expérience du monde est celle d’un encyclopédiste, plus intéressé par la reproduction et l’organisation du réel que par le magnétisme des fantômes qui nous entourent (dans tel lieu, dans telle photo). »

Matthieu Orléan3

  • 1. Hadelin Trinon, “Boris Lehman n'existe pas”, www.borislehman.be.
  • 2. Boris Lehman, “La fin de mon – du – cinéma”, Trafic, September 2015.
  • 3. Matthieu Orléan, “Le colporteur”, www.borislehman.be.
FILM
La dernière (s)cène ou l’évangile selon Saint-Boris
,
,
14’

« « Je vais mourir, n’est-ce pas ? » demande-t-il après un temps. Cette phrase est réitérée dans un gros plan où il nous fixe, imperturbable. Puis il lave les pieds de ses apôtres et, un à un, les embrasse. Lorsque son visage envahit à nouveau l’écran, il annonce : « En vérité, je vous le dis, l’un d’entre vous va me trahir. » Se dégage alors l’impression que le traître pourrait bien se trouver de l’autre côté de la caméra. Lorsque le film se finit, il ne reste plus que des tables vides. Mais un carton en lettres capitales survient : « Où sont les traîtres ? », avant que l’on nous montre de nouveau des plans du chantier, théâtre absurde, métaphore d’un monde qui tourne à vide.

Ce monde qui entoure Lehman, ce monde qui change, il faut donc bien l’expérimenter, mais il contient une menace évidente de destruction et de séparation. C’est dans les métaphores religieuses, voire mystiques, qui parsèment son cinéma que l’on y ressent alors toute sa profondeur. Lehman est un cinéaste juif, et illustre dans la plupart de ses films la tragédie du judaïsme, persécuté à travers les âges. Bruxelles est ainsi une terre promise provisoire qui, dans ses dédales, ne peut effacer la difficulté de faire monde, de créer une communauté. Lehman est en perpétuel exil et le cinéma est une nécessité brûlante pour fixer les choses et transformer cette perpétuelle fuite en témoignage. C’est pourquoi sa présence dans le monde doit être comprise dans le cadre : il y cherche une maison, mais se tourne sans cesse vers nous, et on lit dans ses yeux toute la tristesse d’un enfant banni. Quoiqu’il arrive, il sera seul, malgré la galerie infinie de personnages qui traverse ses films. »

Benjamin Hameury1

 

« « Comme je m’intéresse à moi-même ! »  s’exclame-t-elle [Virginia Woolf]. Elle cherche toujours à savoir ce qui arrive à son moi, lorsqu’il est seul, en compagnie, heureux, inquiet, déprimé, lorsqu’il dort, mange, se promène, et aussi lorsqu’il écrit : « Que Sydney vienne, je suis Virginia ; que j’écrive, je ne suis plus qu’une sensibilité. » J’aime être Virginia parfois, mais seulement lorsque je suis dispersée, multiple et sociable. Il faut bien l’admettre, l’égotisme est souvent le sujet favori de son journal. Ce qu’elle recherchait, c’était à expliquer la relation entre le soi et le moi qui écrit. Elle en a vite déduit que le soi est à la fois la matière et l’instrument qui permet de la traiter. Est-ce un hasard si Freud, lors de leur unique rencontre, lui offrit un narcisse ?

Mais son journal remplissait d’autres fonctions : c’était le baromètre de ses sentiments, une réserve de souvenirs, un registre des événements et des rencontres, un baume appliqué sur ses maux, et surtout l’antichambre de son œuvre fictionnel, le laboratoire de ses créations.

Vers le milieu des années vingt, elle se livre à un grand débat personnel pour déterminer si ce qu’elle écrit c’est le journal des faits ou le journal de l’âme. De toute évidence, elle voulait tenir le journal des faits, c’est-à-dire de la vie, mais elle s’est vite laisser déborder par cet égotisme qu’elle voulait garder à distance : « Comme cela m’intéresserait que ce journal puisse devenir un vrai journal intime : m’offrir la possibilité de constater les changements, de suivre le développement des humeurs. Mais pour cela il faudrait que j’y parle de l’âme ; et n’en ai-je pas banni l’âme quand je l’ai commencé ? Ce qui se passe, c’est que toujours, lorsque je m’apprête à écrire ce qui concerne l’âme, la vie s’interpose. » »

Boris Lehman2

 

« Je pense qu’en tournant son film, Boris ne reproduit pas mais “produit” sa propre vie. Dans un processus d’inversion chronologique-causale qui frise le paradoxe, le film peut être lu comme scénario en train de se faire de l’existence de son propre auteur. Voilà ainsi devoilé le vrai sens de “vivre est pour moi faire un film” : le cinéma devient l’acte générateur de la vie de son auteur. Double créativité? Créer une narration à travers la création de soi en train de (se) raconter? [...]

Il est le cinéma de la “compréhension”, vorace dans le vouloir tout englober et, dans le même temps et pour cette raison, destiné (et avec lui son auteur) à la fagocitation de la part de l’autre, du tout, du monde, qui induit une sorte de jeu (auto)cannibalistique à la fois (auto)ironique et cruel. S’explique ainsi comment et pourquoi l’auteur-acteur devient une figure christique soit dans l’action de se construire dans un rapport d’identité entre père et fils, soit dans le sens plus eucharistique du terme, c’est à dire dans l’acte de donner son propre corps et sa propre âme en repas à l’autre. »

Mario Brenta3