DOSSIER NL FR
11.09.2019
Ma vie filmée

À propos du cinéma de Boris Lehman

Compilé par

Né en 1944, Boris Lehman est depuis plus de cinquante ans une figure exceptionnelle dans le paysage cinématographique belge. Son œuvre autobiographique rend compte de sa propre vie ainsi que celle des habitants de la ville de Bruxelles. Il met en scène des moments de la vie de tous les jours. Ceci, avec un minimum de moyens, mais toujours avec une efficace mise en scène qui porte indubitablement la signature de Lehman. Son personnage (interprété par lui-même) erre dans la ville, déménage, cherche du travail et tente de se définir, comme dans le film Tentatives de se décrire (2005), dans lequel Lehman utilise sa caméra comme un miroir pour mieux se voir. Ce film est à la fois un autoportrait et une ode au cinéma et fait partie de la série en six épisodes de Babel, qui peut être considérée comme son œuvre majeure. La première partie, Lettre à mes amis restés en Belgique (1991) montre la vie quotidienne de Lehman, qui se prépare pour un long voyage au Mexique sur les traces d'Antonin Artaud. Comme si son départ allait marquer une rupture dans sa vie, Boris Lehman rend visite, comme pour la dernière fois, à ses amis qui restent en Belgique. Par des rencontres avec ses concitoyens, âmes sœurs et passants, le cinéaste semble vouloir immortaliser les gens qui l'entourent. Chaque rencontre est soigneusement composée et prend une forme cinématographique. Lehman souligne dans son travail que la notion de "réalité" se manifeste plus le fortement lorsque cette réalité n'est pas seulement observée, mais aussi orchestrée de manière filmique. Boris Lehman cherche dans la fiction cinématographique le réel qu'il ne trouve pas dans la réalité.

Les films de Lehman sont indissociables de sa personne. Il en a réalisé près de cinq cents et les présente toujours personnellement au public. Que ce soit dans un cinéma ou dans un salon, c’est lui qui opère le projecteur pour faire apparaître son travail et son être.

Sa pratique cinématographique est à la fois un moyen et une fin ; la distinction entre faire et vivre ce trouble jusqu'à ce que l'on ne discerne plus le moment où le faire-semblant devient l’existence même. La porosité entre sphère privée et travail transforme une simple rencontre avec un ami en un geste cinématographique articulé, et confère aux moindres conversations sur le cinéma un ton intime inattendu. Dans Mes entretiens filmés, Boris Lehman échange des idées avec des amis tels que Johan van der Keuken, Jean Rouch, Robert Kramer et Henri Storck, mais aussi avec un poète, une psychanalyste ou un peintre.

Ces échanges avec des collègues ont régulièrement donné lieu à des collaborations : c’est ainsi que Boris a travaillé avec Storck pour, entres autres, les Fêtes de Belgique (1970-1971), un reportage en dix parties sur les festivals folkloriques belges, ou assisté Chantal Akerman lors du tournage de Jeanne Dielman, 23 quai du commerce 1080 Bruxelles (1975).

A l’instar de son pays, jamais achevé, ou du Palais de Justice, qui se dresse éternellement dans des échafaudages comme une tour de Babel moderne au cœur de la capitale, Boris Lehman cherche inlassablement à savoir qui il est, quels rapports il entretient avec les autres, ou (et surtout) avec le cinéma, dans une œuvre en expansion, se référant à elle-même et dont l’achèvement est constamment repoussé. Tel qu’il soupire dans Babel : « Impossible de faire ce film, impossible de finir ce film. Impossible de vivre sans faire ce film. » 

Au long des décennies parcourues par ses films, on découvre les changements que traverse Boris Lehman lui-même, comment il se maintient en tant que cinéaste autonome dans le paysage cinématographique de son époque, mais également l’évolution constante de Bruxelles et de la Belgique. En arrière-plan de son histoire personnelle, nous devenons contemporains de l’époque dans laquelle se déroule sa vie.

Peu de temps après avoir terminé ses études à l'INSAS à Bruxelles, il fonde la société de production Dovfilm pour pouvoir produire ses propres films. De cette façon, il conserve le contrôle de la production et de la collaboration avec son équipe de tournage. Entre 1965 et 1982, il travaille également dans un centre de réadaptation pour malades mentaux, où il emploie le cinéma à des fins thérapeutiques. Enfin, il a également été critique pour des magazines de cinéma tels que les Cahiers du Cinéma et Trafic.

Ce dossier dévoile une partie du cinéaste Boris Lehman en présentant une sélection de textes dans lesquels il évoque sa propre pratique cinématographique, mais aussi celle d’autrui : un texte affectueux sur le travail de Chantal Akerman, un autre dans lequel il apprécie particulièrement l'œuvre de Jean-Daniel Pollet. En outre, le dossier contient quelques textes issus de rencontres avec lui.

Traduction
Margaux Dauby

Rédaction définitive
Margaux Dauby 

Un grand merci à
Boris Lehman, Gerard-Jan Claes

Article NL FR
11.09.2019

« Boris Lehman a souvent dit qu'il allait arrêter de faire des films. Son film de 2016, Funérailles, l'art de mourir, par exemple, consiste en des exercices pour apprendre à mourir, dans lesquels aucune demi-mesure n'est prise. Les vêtements sont brûlés, ainsi que les livres. Même ses propres films ne sont pas épargnés. Mais il ne s’agit ni de sa dernière tentative, ni de la première. »

Article NL FR
27.02.2019

« Mes films sont comme des fables, avec pour décor le réel. Ils empruntent la forme simple du journal intime et ils sont autobiographiques, puisqu'ils parlent très souvent de quête d'identité et de recherche d'origine, et que j'y apparais très souvent comme sujet, et comme personnage. »

Conversation NL FR
11.09.2019

« Mon cinéma dit mon désir de voir, d'approcher l'autre, de le connaître. L'acte de filmer ce n'est pas faire un film, devenir célèbre, gagner beaucoup d'argent. Ce n'est même pas s'exprimer, exprimer des sentiments et des idées, simplement un acte d'amour : c'est faire l'amour. »

Article NL FR
11.09.2019

« J’avais écrit : « tout est réglé dans la vie de Jeanne – Jeanne Dielman – jusque dans le moindre détail ». J’aurais pu ajouter : « comme sur du papier à musique ». Aujourd’hui, je dirais cela des films de Chantal, je dirais cela de ses textes : « tout est écrit jusqu’à la moindre virgule ». Méticulosité, maniaquerie, traduites jusque dans les cadres, les mouvements de caméra, le ton, le jeu des comédiens … n’est-ce pas cela qui faisait l’écriture originale et moderne de Chantal et qui rebutait justement le spectateur moyen, plus avide de chair et d’émotion que d’abstraction et de corps désincarnés ? »

Article NL FR
11.09.2019

« Filmer les choses (et les gens) qui vont mourir et disparaître (ou qui sont éternelles), archiver même la mémoire (ContretempsCeux d’en face) par la répétition du même, par l’accumulation, par l’effacement, l’enchevêtrement, le tissage, tels sont la science et le talent d’exhumation de Jean-Daniel, qui joue avec ses images comme avec des notes de musique, inventant une espèce d’ alphabet composé de signes qui tiennent à la fois du pictogramme et du hiéroglyphe. »

Article NL FR
11.09.2019

Ce texte est issu d'une rencontre avec Boris Lehman et Claire Angelini le 31 août 2015. Au fil d'un entretien amical, ils ont évoqué les questions de la singularité, de l'indépendance, et sont revenus plus en détail sur sa méthode de travail à l'origine de ses films. Boris lehman : « Un film se fait au rythme de la marche, des retours en arrière, car c'est ainsi que je rentre dans mon sujet. (...) Et finalement, c'est quand le film est fini que tout commence. »

Article NL FR
11.09.2019

« Toute oeuvre est faite de toutes celles qui l’ont précédée, elle les contient. Je crois beaucoup à l’anthropophagie de l’art. Aucune oeuvre ne vient de nulle part, quelque chose l’a nourrie, l’a suscitée. Dans Nino Rota, il y a du Bartok, et dans Chaplin du Tchaikovsky, que ce soit conscient ou non. »

Article NL FR
11.09.2019

« En général, si le cinéaste filme, c'est-à-dire tient lui-même la caméra et montre ce qu'il voit, fait entendre ses réflexions, il ne peut apparaître lui-même à l'image, et sur l'écran, sauf s'il passe devant un miroir, mais dans mon cas, je me filme souvent par procuration, la caméra se retourne vers moi. Double-moi donc, derrière la caméra : auteur et metteur en scène, et devant la caméra : scénariste et acteur. »